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Il n'y a jamais eu de spectateurs

  • wadihchoueiri
  • 7 août
  • 5 min de lecture

6 AOÛT 2026


Deux streamers ont été condamnés le 5 août pour les violences infligées à Jean Pormanove. Le tribunal a jugé les mains. Il n'a pas jugé ceux qui payaient pour voir.



Le 5 août, le tribunal correctionnel de Nice a condamné deux streamers pour les violences et les humiliations infligées, pendant des milliers d'heures de direct, à Raphaël Graven — Jean Pormanove — et à Stéphane G., dit Coudoux, placé sous curatelle.


Deux ans de prison avec sursis pour l'un, dix-huit mois pour l'autre, des amendes, six mois d'interdiction d'exercer en ligne. Le procès ne portait pas sur la mort de Graven, survenue en direct le 18 août 2025. L'autopsie n'a retenu aucune intervention d'un tiers, ce volet a été classé.


La justice a donc jugé un système, pas un décès. C'est déjà beaucoup. Mais elle a jugé les mains. Elle n'a pas jugé la demande.


Une précision que je vous dois. Je n'avais aucune idée de la pratique du streaming. J'ai découvert l'affaire par la presse et j'ai dû me faire expliquer le reste. Je suppose que pour beaucoup d'entre vous, il en va de même.


Le streaming en direct consiste à diffuser sa vie en continu sur une plateforme — ici Kick, concurrente de Twitch, connue pour une modération plus lâche. Pas de montage, pas de programme, pas de fin d'émission.


Le direct qui a précédé la mort de Raphaël Graven durait depuis plus de douze jours sans interruption. À côté de l'image défile un texte où le public commente en temps réel. Et chacun peut envoyer de l'argent. Le "don" s'affiche à l'écran avec son message, il capte l'attention et oriente la suite. C'est le modèle économique : le créateur vit des dons et des abonnements, la plateforme en prélève sa part.


Rien de marginal ni d'enfantin là-dedans. Une industrie, ses vedettes, ses revenus, son public. Et une mécanique qu'il faut regarder attentivement, parce que tout part de là : un don n'est pas un pourboire, c'est une instruction.


Pendant des mois, des spectateurs ont payé pour déclencher un défi, un gage, un coup. Ils n'ont pas assisté à la violence, ils l'ont commandée. Le tarif était affiché, la scène disponible, la réaction garantie à la minute.


C'est ici que quelque chose bascule.


Dans une scène de violence ordinaire, on reproche au témoin de n'avoir rien fait. La faute est une abstention. Ici, l'abstention n'est plus le sujet. Celui qui paie ne s'abstient pas, il commandite. Il n'exécute pas le geste, il le finance, donc il le génère. Il n'y a plus de spectateur au sens propre du terme. Il n'y en a peut-être jamais eu.


La main qui frappe est dans la pièce. Le désir qui l'arme est dispersé dans la foule des anonymes.

On a beaucoup interrogé le consentement de Jean Pormanove. Il était adulte, ancien militaire, libre de partir. La question est mal posée, et ce faisant, elle est dangereuse. Elle ramène la responsabilité vers celui qui subit.


Il y a un consentement de forme et un consentement de fond.


Le premier se signe, se filme, se déclare face caméra. Peu avant sa mort, l'un des streamers a exigé de lui qu'il affirme devant l'objectif que s'il mourait en direct, ce serait dû à son état de santé et non à eux. Il a d'abord refusé. On a insisté.


Le second suppose qu'on puisse encore dire non sans tout perdre : le revenu, la place, l'audience, l'existence sociale. L'emprise est orchestrée par l'un, consentie par l'autre. Le consentement n'y est pas absent. Il y est fabriqué.


Le débat sur la prostitution a mis vingt ans à opérer ce déplacement du regard : cesser de scruter celui qui accepte, examiner celui qui achète. Ici, la bascule reste entière. La question n'est pas de savoir pourquoi il a accepté mais plutôt pourquoi certains ont voulu acheter cela ?


Levinas tenait que le visage d'autrui oblige — qu'il interrompt le geste avant même toute morale. Ici, le visage a été vu. Vu par des milliers de personnes, cadré, éclairé, filmé en gros plan. Et sa vulnérabilité n'a rien arrêté. Elle est devenue le produit. Plus elle était visible, plus elle rapportait.


Le dispositif fabrique un pouvoir sans visage devant un visage sans pouvoir.


On dira que la nouveauté, c'est que personne ne commandait. C'est faux et c'est le cœur du sujet. La domination n'a pas disparu, elle a changé d'architecture. Elle ne descend plus d'un sommet qui distribue les rôles et les ordres. Elle se compose horizontalement, par convergence d'intérêts. Le public veut voir, certains paient, les exécutants produisent la scène, la plateforme héberge et encaisse. Personne n'a donné d'ordre mais chacun a obtenu ce qu'il voulait.


Il ne faut plus de maître pour organiser la violence. Il suffit d'un marché capable d'agréger les désirs.

Ce n'est pas non plus de la servitude. Le spectateur n'obéit à personne. Il exprime un désir et ce désir parle de domination. Agir sur un corps à distance, provoquer une réaction, vérifier qu'on a encore de l'effet sur le monde — sans jamais avoir à en répondre. La plateforme convertit ce désir en pouvoir réel. Elle fournit le moyen de paiement, la scène, les exécutants et l'anonymat. Elle permet à chacun d'exercer une parcelle de prise de pouvoir sans jamais être pointé du doigt.


La domination sans l'exposition. La jouissance sans la honte.


Le mal ordinaire décrit par Arendt supposait encore une institution, une hiérarchie. Il n'en a plus besoin. Chacun peut désormais tenir son poste depuis son salon. Cinq euros suffisent à maltraiter.


Reste à comprendre pourquoi cela trouve preneur. Une société qui se vit comme impuissante cherche où exercer ce qui lui reste de puissance. Elle la trouve là où c'est le moins cher... sur un corps disponible. Chacun croit récupérer une part de sa puissance d'agir en achetant la possibilité d'humilier. C'est, en fait, l'exact contraire d'une puissance d'agir.


C'est une relation d'objet, enfin solvable.


Une enquête est ouverte à Paris sur Kick. Elle est décisive et pas uniquement pour ce dossier.


Dans toute scène de violence, le tiers est censé interrompre. Ici, il est devenu tiers-payeur.

Ne regarder que le corps exposé, c'est laisser intact tout ce qui l'a mis là. La responsabilité se remonte, maillon par maillon : celui qui frappe, celui qui organise, celui qui paie, celui qui héberge et prélève sa part. Aucun n'est innocenté par les autres.


Ce dispositif est extrême, sa grammaire ne l'est pas. Partout, des décisions se prennent que personne n'a prises. Chacun a poussé dans le sens de son intérêt et quelqu'un a fini par en supporter le coût. Ce n'est pas la même violence, c'est la même architecture.


Le scandale ancien tenait en une phrase "ils ont vu et n'ont rien fait".


Le nouveau "ils ont voulu, ils ont payé, ils ont vu."


Et nous appelons encore cela regarder.

 
 
 

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