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Ce que les contes nous ont appris à ne pas voir

  • wadihchoueiri
  • Jun 1
  • 2 min read
Ce que les contes nous ont appris à ne pas voir

La Belle au Bois Dormant dort. Le prince l'embrasse. Elle se réveille.


Personne ne pose la question du consentement. Elle n'a pas dit non — donc elle a dit oui.


Ici, l'absence d'opposition vaut accord.


Ce n'est pas qu'un vieux conte. C'est une grammaire. Celle que la culture nous a appris à lire — dans les mythes, dans les films, dans les livres. Et, depuis quelques semaines, dans les tribunaux et les rédactions. Ce modèle ne s'arrête pas aux relations intimes. Nous le reproduisons partout.

 

Dans les situations d'emprise que j'observe depuis plus de vingt ans, le consentement de forme est toujours là. La personne reste, acquiesce, signe. Ce qu'on ne voit pas, c'est que son consentement de fond a été méthodiquement démantelé.


Ça commence par une lune de miel. L'empreneur donne — reconnaissance, confiance, visibilité. L'emprené reçoit, et contracte une dette qu'il ne verra pas venir. Puis la dévalorisation s'installe, progressive, presque imperceptible. La personne doute d'elle-même avant de douter de la relation. Elle continue d'acquiescer — mais elle n'est plus vraiment là.


Présente en corps, absente en sujet.


L'emprise est orchestrée par l'un, consentie par l'autre.


Ce qui la rend invisible, c'est précisément ça : le consentement de forme tient la scène.

 

Dans les organisations, nous avons institutionnalisé ce glissement. Combien de décisions stratégiques sont validées par des personnes épuisées qui n'osent pas décevoir ? Combien de comités de direction produisent de l'unanimité là où il y a de la peur ? Combien d' "accords" tiennent uniquement parce que personne n'a eu l'espace de dire non ?


« Les véritables accords sont les accords en arrière-pensée », écrivait Valéry.

 

Mais la question déborde l'entreprise.


Toute organisation — politique, institutionnelle, familiale — peut se construire sur cette confusion. Le pouvoir qui n'a pas besoin de contraindre parce qu'il a rendu le consentement automatique est le plus difficile à voir. La Boétie l'appelait servitude volontaire : non pas la soumission arrachée par la force, mais celle que les dominés s'infligent eux-mêmes — par fascination, par habitude, par peur de la liberté.

 

Une gouvernance saine — dans une entreprise, dans une institution, dans une démocratie — ne se mesure pas au nombre de mains levées. Elle se mesure à la qualité de présence de chacun au moment où la décision se prend.


Confondre l'absence d'opposition avec le consentement : c'est l'erreur que les contes nous ont appris à ne pas voir. C'est aussi ce qui se passe, chaque jour, dans beaucoup de salles de réunion. Et ailleurs.

 

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Ce post est né d'un article de Herstory Media sur la normalisation culturelle de la violence — ce que l'art, la littérature et le cinéma nous ont appris à considérer comme normal.


Sur les mécanismes d'emprise dans les organisations : L'emprise au travail, ESF Sciences Humaines, 2020 

 

 

 
 
 

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